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Le crépuscule des PHARAONS

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Elle nous est à la fois inaccessible et familière. Il nous semble parfois que nous avons tout reçu d'elle. Le rythme de nos phrases et les principes de notre droit. L'architecture de nos églises et l'armature de nos institutions. La culture de la vigne et le plan de nos villes, le tracé de nos routes et le goût des humanités grecques, la courbe que dessinent nos toits de tuiles, les espaliers de nos collines. Nous ne savons guère comment nous appellerions, sans le Palatin, nos palais. De ses rues populeuses, de ses monuments couverts de marbre et d'or, de ses arcs de triomphe, de ses voies triomphales, de ses aqueducs, de ses temples, il ne reste pourtant que des vestiges altérés par le temps, et il nous faut bien des efforts, bien des lectures pour en reconstituer l'aspect par l'imagination. Le cirque Maxime est un grand terrain vague, le Palatin, un jardin romantique, le Forum, un dédale de ruines minérales, parcouru par des colonies de touristes casquettifères; le Capitole n'est qu'un grand nom. Du sanctuaire de Jupiter très bon, très grand, de celui qui abritait les oies sacrées de Junon, on ne trouve pas la trace, sur une colline désormais magnifiée par les palais de Michel-Ange. Le temple de Vénus et de Rome est une immense esplanade, une monumentale abside de brique, où s'appuie la cour d'un couvent; celui d'Antonin et Faustine a été transformé en église. Pour retrouver l'hémicycle du théâtre de Pompée, il faut suivre la courbe d'une ruelle: des immeubles de sept étages ont été construits sur ses fondations. Ses sous-sols servent de caves aux restaurants. Bernin a dressé ses fontaines au coeur du cirque de Domitien, place Navone. Le théâtre de Marcellus abrite de splendides appartements. Les papes du Moyen Age et de la Renaissance ont transformé en forteresse le mausolée d'Hadrien. On y regarde le soir tomber depuis une loggia. Le quadrige de bronze de l'empereur s'y dressait au coeur d'un bosquet de cyprès. Il faut s'asseoir, un moment, sous la vaste coupole du Panthéon, y goûter la fraîcheur et l'ombre, pour renouer avec le décor qui fut celui des anciens Romains. Flâner, à Termini, sous la voûte de SainteMarie-des-Anges, y retrouver, intacte, la grande aula des thermes de Dioclétien, avec ses colonnes de pierre monumentales, ses murs couverts de marbre. Pénétrer, via Ostiense, dans l'une des tours de la muraille de brique dont Aurélien avait entouré la cité pour la mettre à l'abri des incursions barbares; oublier, un instant, qu'ils ont triomphé depuis longtemps. Parcourir à la fin du jour, via Appia, la plus délicieuse des promenades sur des pavés rendus luisants par le passage des siècles, tandis que les grands pins allongent leurs silhouettes sur les reliefs des rangées de tombeaux. Cette ville avait été beaucoup plus qu'une cité: le coeur d'un monde. Un village de cabanes devenu une mégalopole, la plus grande qu'on ait jamais vue sous le ciel. La capitale d'un empire qui afficha, un temps, l'ambition d'étendre à toute la terre ses frontières. Le siège d'une puissance qui se proclamait elle-même éternelle. «D'autres, je le crois, seront plus habiles à donner à l'airain le souffle de la vie et à faire sortir du marbre des figures vivantes, proclamait, dans son Enéide, le prince des poètes; d'autres sauront mieux plaider la cause de l'innocence, mesurer au compas le mouvement des cieux et marquer le cours des astres. Toi, Romain, souviens-toi d'imposer aux peuples ton empire. Tes arts sont d'édicter les lois de la paix entre P. les nations, de dompter les superbes, d'épargner les vaincus. » g Au-delà du fleuve, les luxueux jardins du Janicule dominaient le Lc quartier populaire du Trastevere, avec ses portefaix, ses tanneurs, 0 ses potiers. Dans la boucle du Tibre, le Champ de Mars alignait les
Editorial
par Michel De Jaeghere
portiques, les galeries marchandes, les temples. A l'est, les collines couvertes de jardins, de statues, de bosquets-le Pincio, le Quirinal, le Viminal, l'Esquilin, le Celio-formaient un arc de cercle au-dessus d'une petite dépression, dont on avait eu grand peine à assécher les marais: le Forum romain. De là, rayonnaient des routes qui conduisaient en Gaule, en Espagne, en Grèce, en Afrique, en Mie Mineure, en Egypte, jusqu'au pays des Scythes ou aux portes de l'Inde. Il n'est pas vrai que tous les chemins menaient à Rome. La vérité est qu'ils en partaient. Là, s'ébrouait tout un peuple que Sénèque et Juvénal ont décrit avec un mélange d'ironie, de tendresse et de férocité: marchands de quatre-saisons, tireurs de cartes ou diseurs de bonne aventure; bateleurs, joueurs de balle, chercheurs de querelles, mendiants professionnels, avec leur bâton, leur besace; philosophes barbus, filous en quête d'une affaire; marchands de boissons et vendeurs de saucisses vantant leurs marchandises; ivrognes prompts à faire la tournée de bars louches, nymphes de cabarets, captateurs d'héritage, histrions, faussaires ou gladiateurs; épileurs signalant aux chalands leur présence dans les thermes d'un glapissement de fausset. Deux cent cinquante mille spectateurs s'entassaient, les jours de spectacle, au Grand Cirque. On entendait leurs cris jusqu'à Ostie. Cinquante mille se bousculaient sur les gradins du Colisée. Des rixes éclataient parfois entre les supporters des équipes rivales qui se mesuraient dans la poussière du stade, ou sur les planches de l'amphithéâtre, et il arriva que l'on relève presque autant de victimes dans les tribunes que dans l'arène. «Quant à la populace qui n'a ni feu ni lieu, écrit Ammien Marcellin, tantôt elle passe la nuit dans les cabarets, tantôt elle dort à l'abri de ces tentures dont Catulus, étant édile, s'avisa le premier, par un raffinement emprunté à la mollesse campanienne, de couvrir nos amphithéâtres; ou bien elle se livre avec fureur au jeu de dés, retenant son haleine qu'elle chasse ensuite avec un bruit dont l'oreille est choquée; ou bien encore (et c'est là le goût qui domine) on la voit du matin au soir; bravant le soleil et la pluie, s'exténuer en débats sans fin touchant les moindres circonstances du mérite ou de l'infériorité relative de tel cheval ou de tel cocher (. .). C'est une chose tout à fait étonnante, que de voir une plèbe innombrable, l'esprit envahi par une sorte de passion brûlante, suspendue à l'issue d'une course de chars. Ces futilités et d'autres semblables ne permettent pas que l'on fasse à Rome rien qui soit digne de mémoire ou rien qui soit sérieux.» Là, convergeaient pourtant tous les peuples de l'Empire: astrologues chaldéens, cabaretiers syriens, médecins grecs, porteurs mèdes, gardes du corps berbères qui écartaient sans ménagement la foule devant les litières des grands personnages qu'ils servaient. Les vieux Romains (ceux du moins que leur condition obligeait à s'entasser, en ville, dans des insulae de six étages) s'y sentaient quelquefois étrangers sur le sol de leur propre cité. Là, cohabitaient tous les cultes, dans une bigarrure de rites, un mélange surprenant de superstition et de scepticisme. Les prêtres d'Isis voisinaient avec les dévots de l'Aphrodite syrienne, des Baals de Commagène ou de la Grande Mère phrygienne, et Caton s'étonnait que deux haruspices parvinssent à se regarder dans les yeux sans rire. Là, ne régnaient plus guère, une fois achevée la conquête, d'autres idoles que l'argent, les loisirs, la luxure. C'est un monde lointain, disparu, englouti. S'il nous est familier, ce n'est pas seulement pour les merveilles du patrimoine qu'il nous a transmises. Sa jurisprudence, sa littérature, ses mosaïques, son architecture, ses fresques, ses statues. Dans le silence de ses ruines, il nous parle de nous.
hors-série?

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